Yurii Colombo – Au Kazakhstan, l’ordre règne quand la confusion est grande sous le ciel russe






traduction de l’italien par Veronique di Mercurio

Le bilan depuis le retour à l’ordre n’est pas si évident dans les nombreux thèmes abordés lors de l’intervention de Yurii Colombo, en complément des intuitions centrées sur la lutte des classes, qui a inauguré l’année 2022 kazakhe.

Ils ont pris soin de réprimer les travailleurs kazakhs sans les humilier, et toujours mobilisés, ils attendent que leurs promesses soient tenues : en effet, il s’agissait d’une réaction d’une part militaire et impitoyable (avec des morts, des arrestations, des violences…), conduite par corps spéciaux, notamment contre les émeutes; et d‘autre part, transparait la saveur populiste visant à remplir la place publique, ce qui fait peur à l’oligarchie – dans la tradition de la satrapie de l’Asie centrale, qui a vu les mêmes manœuvres précipitées dans les autres nations limitrophes, terres de conquête de l’OTAN qui voient les oligarques tentés de rejoindre le pouvoir de Moscou, sans toutefois se tourner vers le Kremlin pour étouffer les émeutes et les contestations.

Alors que Poutine vise uniquement à maintenir une ceinture de sécurité, demandant par le biais de pourparlers à son homologue occidental d’élaborer un règlement politique stratégique garantissant qu’il n’y ait aucune possibilité de confluence au sein de l’OTAN par un pays qui partagerait les frontières occidentales de la Fédération de Russie. Mais ceci concerne l’Ukraine, le maintien de non changement du Kazakhstan n’est pas remis en cause.

Face à cette situation internationale, chaque pays de ce matelas sécuritaire voit sa situation particulière s’inscrire néanmoins dans les standards des réponses prévisibles : tous différents, mais chacun égal dans le maintien de l’équilibre.

Le Kazakhstan, en particulier, est important pour les relations internationales, à tel point que nous n’avons vu aucune menaces de sanctions ou réaction plus musclée de la part des Européens, qui exploitent ses ressources ; ou des Américains, qui en profitent pour provoquer Moscou ; ou des Chinois, qui doivent y faire passer la route de la soie.

Et alors, il est important pour tous de maintenir le statu quo, mais aussi que les travailleurs produisent les richesses que les puissances étrangères et les multinationales pétrolières souhaitent en retirer.

Yurii, après les aspects sociaux (absolument centraux), affronte immédiatement, en les éliminant, les interprétations complotistes derrière lesquelles Toqaev a tenté de se cacher.

Mais pour comprendre l’inquiétude des millions de russophones vivant hors des frontières russes, et aussi pour les nombreux d’entre-deux venant des anciennes républiques et vivant en Russie, une étude de la peur du djihad qui hante Poutine depuis la guerre en Tchétchénie est nécessaire.

« L’ordre règne au Kazakhstan » pourrait-on dire en paraphrasant Rosa Luxemburg. Après des agitations et des révoltes qui ont duré près d’une semaine – principalement grâce à l’intervention des troupes de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) – le président Qasym-Jomart Toqaev a réussi à reprendre le contrôle de la situation et a promis que d’ici la fin du mois de janvier, celles-ci seront complètement retiré du pays. Cependant, non seulement de nombreuses questions internes restent ouvertes, mais aussi concernant le rétablissement de l’ordre régional et inévitablement, celui mondial compte tenu de la dimension stratégique pour le monde occidental du problème du barrage du radicalisme islamique et du contrôle des routes énergétiques (le Kazakhstan dispose de réserves de 30 milliards de barils de pétrole et 3 000 milliards de mètres cubes de gaz).

L‘intervention de l’OTSC a servi à stabiliser la situation qui risquait de déraper après les phénomènes flagrants de « fraternisation » et de « timidité » de la police (et même des services spéciaux) envers les manifestants dans divers quartiers du Kazakhstan.

Pour se faire une idée de l’ampleur des événements kazakhs, il suffira de se rappeler du bilan final des incidents dans tout le pays : 225 morts parmi les manifestants et 18 parmi les forces de l’ordre, plus de 8000 arrestations, plus de trois milliards de pertes économiques dus aux grèves, au blocage des communications et des transports et pour les dommages.

Comme le montre l’infographie, une seule des trois villes les plus peuplées a été impliquée dans les émeutes, mais tous les grands centres urbains industriels (à part Alma Aty bien sûr) ont vu des manifestations organisées par des groupes de travailleurs et par les syndicats. L’hétérogénéité des revendications et des protestations ne doit pas faire oublier le trait fédérateur d’une revendication générale pour une plus grande équité sociale.

Dans les jours qui ont suivis, le président kazakh, surtout pour justifier l’intervention extérieure, a souligné les caractères “orange” des dynamiques dans le pays, mais il a rapidement du réduire drastiquement le nombre de mercenaires actifs dans les manifestations de 20 000 à 300, selon ses dires. Le même bouton, mais avec moins de force, a été pressé par Poutine, qui a pourtant immédiatement distingué “l’action terroriste des protestations contre la vie chère”.

Selon les services spéciaux du Tadjikistan, le nombre de camps et de centres d’entraînement terroristes actifs aux frontières sud de l’OTSC dans les provinces du nord-orientales de l’Afghanistan serait supérieur à 40, et au total serait composé de 6 000 combattants. Le 12 janvier, Toqaev a pour la première fois désigné ceux qui seraient

les « instigateurs » de « l’action terroriste » : « Un acte d’agression… qui impliquait des combattants étrangers provenant principalement des pays d’Asie centrale, dont l’Afghanistan. Il y avait aussi des combattants du Moyen-Orient », a déclaré le dirigeant kazakh, écartant ainsi l’hypothèse hâtive soutenue par les différents groupes complotistes internationaux sur le rôle des pays occidentaux.

Selon le directeur de l’Institut de recherches en géopolitiques et chercheur en chef à l’Institut d’histoire et d’ethnologie Asylbek Izbairov, les groupes de l’islamisme extrémiste, depuis leur apparition dans le pays autour de 2011, sont toujours restés “réduits” et “limités” à des groupes de jeunes juste capables de commettre des attentats terroristes. De tels groupes ont souvent pris des noms pompeux tels que “Soldats du Califat” (Junud al-Caliphate), “Défenseurs de la religion” (Ansar-ud-din), « Bataillon de Baybars » mais leurs racines sociales sont toujours restées incertaines et leur programme politique flou.

Ces groupes développeraient “des concepts quasi-coloniaux de tendances soufies syncrétiques, qui à long terme conduiraient à une dangereuse” synthèse “du mysticisme pseudo-religieux et du nationalisme ethnique du” sang et du sol””.

Un tableau similaire s’accorderait bien avec d’autres hypothèses qui circulent dans les médias de masse kazakhs selon lesquelles, surtout à Alma Aty, certaines “cellules dormantes” de ces groupes auraient été le moteur de l’émeute populaire, lui conférant l’efficacité dénoncée par Toqaev, arrivée jusqu’à l’épreuve de force de l’occupation de l’aéroport international, à laquelle environ 800 émeutiers auraient participé.

Cette dimension serait l’une des raisons qui auraient poussé Poutine à retirer rapidement ses propres troupes du pays pour éviter (également au Kirghizistan et au Tadjikistan) l’émergence de forts sentiments anti-russes forts qui pourraient avoir des répercussions désagréables dans les métropoles russes où des millions de leurs migrants d’Asie centrale travaillent.

D’autre part, ceci explique aussi l’approbation substantielle pour le rétablissement de l’ordre de la part du Département d’État américain : non seulement parce que les investissements étrangers sont ainsi garantis (161 milliards de dollars de l’indépendance de 1991 à 2020, principalement dans le secteur de l’énergie) mais aussi et surtout parce que la Russie a retiré les marrons du feu de tout le capitalisme international dans une phase délicate comme celle actuelle où s’élabore encore le deuil de la fuite d’Afghanistan.

Au cours de ces trente années, tous les pays de la ceinture d’Asie centrale de l’ex-URSS ont joué un rôle pour contenir la croissance de l’islam radical et même si de nombreux combattants étrangers se sont déplacés, pendant un certain temps, pour combattre l’Isis en Syrie et en Irak, le retour à sa patrie n’a pas produit de phénomènes terroristes dans toute la zone et particulièrement en Russie où le dernier attentat significatif est celui d’avril 2017 à Saint-Pétersbourg.

Malgré cela, la première intervention du CTSO depuis sa fondation en 1992 marque un tournant d’un point de vue politique et de la tactique militaire.

“Nous comprenons que les événements au Kazakhstan ne sont pas la première et loin d’être la dernière tentative d’ingérence de l’extérieur dans les affaires intérieures de nos États. Les mesures que nous avons prises ont clairement montré que nous ne permettrons pas que la situation intérieure soit ébranlée et nous ne permettrons pas que les scénarios de “révolutions de couleur” se matérialisent », a soutenu Poutine lors de la rencontre avec les États membres.

Le Csto serait en quelque sorte configuré comme une sorte de « Sainte Alliance » comme celle des autocraties européennes après 1815, pour freiner l’apparition de révolutions démocratiques aux frontières de l’URSS. Une force non pas d’occupation, mais d’intervention rapide, pour freiner la désintégration prochaine de ce qui constituait des « frontières naturelles » de l’URSS et, à d’autres égards, de la Russie tsariste. Une opération complexe car, ironie du sort, c’est justement le Kazakhstan qui a proposé, il y a quelques années, la dissolution de l’alliance, afin d’avoir les mains libres dans les négociations avec les puissances occidentales. Un groupement fallacieux, cependant, dont l’axe fondamental est basé entre Moscou et Minsk. En outre, l’hebdomadaire moscovite “Expert” a dû reconnaître à contrecœur que le président tadjik Emomali Rakhmon insiste sur la “création d’une liste unifiée des organisations reconnues comme terroristes au format OTSC qui n’a pas encore été dressée”.

Selon l’hebdomadaire moscovite “c’est vraiment une question difficile, car certains pays membres de l’OTSC (notamment le Tadjikistan) aiment à qualifier les diverses forces d’opposition qui revendiquent le droit de manifester pacifiquement, comme des terroristes et des islamistes”, une approche que Moscou n’a pas partagée, surtout après qu’il soit devenu nécessaire de maintenir des discussions ouvertes avec le gouvernement de Kaboul.

Moscou, qui ne semble pas avoir tiré un grand profit de la crise, a d’abord tenté de faire passer dans « Vzglyad », un portail russe de la géopolitique pro-russe pro-poutiniste, son hégémonie sur l’ensemble de la zone. A la différence de la Biélorussie, pays pauvre en ressources naturelles, le gouvernement de Noursoultan n’est pas intéressé – étant donné les énormes intérêts économiques occidentaux dans le pays – à soumettre, pieds et poings liés, à Moscou, d’autant plus qu’il a les moyens de développer une politique réformiste et relativement redistributive.

Poutine semble contraint de jouer un rôle interventionniste compte tenu également de tout ce qu’il a sur le feu avec l’Ukraine, ce à quoi il renoncerait volontiers.

Selon le politologue Georg Mirzjan : « Si Moscou s’avère ne pas être prêt à garantir la sécurité dans l’espace post-soviétique, la Turquie et la Grande-Bretagne peuvent assumer ce rôle. Il risque d’y avoir une ceinture d’instabilité le long de toutes les frontières méridionales de la Russie, de la mer Noire à la Mongolie, se propageant dans le Caucase du Nord, la région de la Volga et d’autres parties de la Russie, à cause de l’islamisme et du radicalisme. »

Le rôle de shérif de l’Asie centrale, pourrait être assumé par la Chine, de façon tout à fait théorique, qui, contrairement à la Grande-Bretagne et à la Turquie, a pour intérêt de stabiliser la région pour protéger son projet de “route de la soie”, mais le problème est que les “pacificateurs” chinois n’apporteront certainement pas la paix car la République populaire peine à trouver une langue commune avec la population musulmane de la région. Les activités agressives (et parfois prédatrices) du business chinois au Kazakhstan et au Tadjikistan ont conduit à plusieurs reprises à de puissantes manifestations anti-chinoises (que nous pourrions tôt ou tard voir également se développer en Russie sibérienne). C’est précisément pour cette raison que la présence militaire chinoise ne pouvait provoquer qu’une nouvelle vague de radicalisme, engloutissant encore plus le Kremlin.

« Le Kazakhstan de la lutte et de la géopolitique ».

Le gouvernement kazakh se met désormais à l’abri. Le tremblement de terre des protestations a ébranlé le pays dans ses fondements et le régime entend mettre en place un vaste ensemble de réformes, principalement de nature économique et sociale. Pendant la réunion du conseil des ministres du 11 janvier, Toqaev a surtout mis en avant certains des aspects les plus clairement populistes comme la réforme de la Banque de développement du Kazakhstan (DBK).

« DBK s’est essentiellement transformée en banque personnelle pour un cercle restreint de particuliers qui représentent des groupes financiers, industriels et du secteur de la construction. Nous les connaissons tous par leur nom », a déclaré le président kazakh.

Il a également proposé un moratoire sur cinq ans sur l’augmentation des salaires des députés et des hauts fonctionnaires. Il a promis que les travailleurs du secteur public verraient leurs salaires augmenter ainsi qu’un moratoire de trois ans sur la hausse des prix des produits de première nécessité. Un fonds social public sera alors mis en place pour résoudre les problèmes sociaux.

«Nous devons dire merci au premier président, Yelbasa (Nursultan Nazarbaev), si un groupe d’entreprises très rentables selon les normes internationales, et un groupe de personnes riches se sont imposées dans le pays. Je crois qu’il est temps de rendre hommage au peuple du Kazakhstan et de l’aider de manière systématique et régulière », a commenté sarcastiquement Toqaev, comme s’il avait vécu sur une autre planète pendant toutes ses administrations précédentes.

Le lendemain, le ministre de l’Economie du Kazakhstan, Alibek Kuantyrov, a annoncé l’introduction d’une taxe supplémentaire sur l’extraction de minéraux solides. Cependant, il n’a pas précisé en quoi consisterait cette taxe supplémentaire, ni quand elle entrerait en vigueur (le Kazakhstan est le plus grand producteur d’uranium au monde et possède d’importants gisements de cuivre, de fer et de zinc). Il y a eu aussi une intervention sur la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux, dont la famille Nazarbaev a toujours été une grande spécialiste.

Rien en revanche, sur les hydrocarbures, largement contrôlés par des corporations américaines, britanniques, néerlandaises – en plus de l’Eni – ainsi que sur la taxation des produits sur les capitaux étrangers qui contrôlent 70% de l’économie du pays.

On s’attends donc à une sorte de gestion à la “Pëtr Stolypine”, le dernier ministre des Finances du pouvoir tsariste avant les révolutions russes : des réformes venues d’en haut accompagnées d’une poigne de fer contre les oppositions et le mouvement ouvrier. Toqaev a nommé Alichan Smailov, 50 ans, d’Alma Aty, comme nouveau premier ministre, un choix qui ne présente certainement pas un grand renouvellement étant donné que dans le passé Smailov était vice-Premier ministre et ministre des Finances du pays.

Le gouvernement russe a même accusé le nouveau ministre kazakh de l’Information, Askar Umarov, d’avoir “des opinions nazies et chauvines sur les Russes”. Le sociologue de Kiev Volodymyr Ishchenko, spécialiste des dynamiques post-soviétiques, est convaincu que les affaires de la classe dirigeante kazakhe ne reviendront pas sur les voies habituelles de l’accumulation prédatrice si facilement :

« Les thèses sur la « modernisation autoritaire », sur la « révolution passive » et sur « l’impérialisme » s’adaptent mal à la réalité du capitalisme patronal. Il ne s’agit que d’un maintien temporaire et intrinsèquement instable de la crise politique post-soviétique qui ne parvient toujours pas à trouver une véritable solution au problème récurrent de la succession ».

Dans ce contexte, on doit évaluer le rôle de l’acteur principal de ce passage historique, c’est-à-dire le mouvement ouvrier. Comme nous l’avons déjà écrit dans « OGzero », cela ne date pas d’hier que les travailleurs kazakhs ont commencé le mouvement. Il s’agit d’une classe ouvrière jeune (dans les secteurs plus spécifiquement industriels, cette tranche d’âge la plus jeune représente plus de 30% du total), concentrée dans certaines régions du pays, avec plus de vingt ans d’expérience de luttes. Une classe ouvrière composée en d’une bonne part de femmes (60,2% des femmes kazakhes sont actives) un facteur qui représente un rempart contre l’introduction du radicalisme islamiste le plus réactionnaire. Une classe ouvrière qui a remporté quelques victoires partielles (dont la baisse du prix de l’essence) et qui a su réaliser en quelques jours, malgré un contexte extrêmement difficile, une retraite ordonnée, dans l’attente de voir si les promesses du gouvernement deviendraient réalité. Après tout, les révolutions font leur chemin non seulement « comme en 1917 », mais aussi « comme en 1905 », quand le pouvoir tient encore mais ne sait pas vraiment se réformer : ce dernier en faisant d’importantes concessions au peuple, ouvre de nouvelles contradictions dans les différents secteurs de la société et conditionne les mouvements des puissances internationales.

La classe ouvrière dans l’ex-URSS est redevenue l’un des facteurs du conflit politique après une longue éclipse. Après l’apparition timide mais à contre-courant dans la montée biélorusse, un autre contingent de l’ex-URSS s’est mobilisé : catapulté sur la scène de l’histoire, il est devenu de manière surprenante l’un des facteurs de la mutation politique au Kazakhstan. Il faut le souligner : cela ne s’est pas produit depuis l’époque de l’Iran et de la Pologne au tournant des années 70 et des années 80 du siècle dernier.

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